On m'a forgé pour ne plus servir, poli jusqu'à ne plus me reconnaître.
Mon visage n'est qu'un assemblage de fragments, morceaux d'identités soudées par la main d'un autre.
Quelques fois des hommes, parfois des femmes;
Dans la guerre, les visages s'effacent, les corps se confondent, les volontés se replient sous le métal.
On m'appelle samouraï. Mais que reste t'il d'un guerrier quand l'honneur devient obéissance et que le code supplante la conscience?
Je ne suis ni femme ni homme, ni vivant ni machine.
Je suis le reste, l'entre-deux.
Le dernier reflet d'une humanité qui se dissout dans le devoir.
Là ou la chair s'arrête, le fer se souvient.
Dans la culture Wissahidienne, chaque enfant, à l’aube de ses dix ans, reçoit un artefact unique qui l'accompagnera tout au long de sa vie. Lorsque le Sage Méhénirr s'éteignit, son œuvre était d’une telle singularité que beaucoup pensèrent que son artefact, l’Esprit de suite, devait être animé d’une puissance hors du commun.
Les magoanticaires l’étudièrent sous toutes ses soudures. Il apparut que l’objet n’était l'œuvre d’aucun technomage connu, n’avait jamais été béni par le moindre prêtre, ni sanctifié par la moindre religion. Pas davantage corrompu par quelque puissance maléfique. Non, rien de tout cela. C’était simplement l'œuvre d’un artisan sans nom. Un être du commun qui, un jour, forgea une effigie faite de sueur, de fatigue et de promesses.
Pourtant on raconte encore aujourd’hui que ceux qui se tiennent face à lui sentent en eux un frémissement, une invitation muette à oser.
Car l’artefact Esprit de suite ne répond à aucun dieu. À aucun démon. Il est le témoin de ceux qui n’abandonnent pas. Ne célèbre ni la gloire ni la réussite, mais simplement le mouvement.
Les cierges que l’on allume à ses côtés ne sont pas des offrandes mais des échos. Ils rappellent que dans le froid du monde, la chaleur vient toujours des mains de ceux qui bâtissent, et que toutes les flammes, même les plus vacillantes, participent à la lumière du monde.
Lorsqu'on eut terminé la 8e purge, plus aucun Itharid ne semblait avoir survécu. Les ruches extérieures volaient en cendres et celles qui plongeaient dans les entrailles de la terre paraissaient réduites au silence. Ce qui aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, c'est la résilience étonnante avec laquelle la forêt avait absorbé les bombes et le feu des toxines. Il s'est passé quelques mois, juste le temps de baisser la garde. Puis les longues saignées qui descendaient vers le noyau se sont à nouveau mises à vrombir. Des abîmes, nous avons vu surgir ces nouveaux variants. Des Itharids toujours, mais changés, altérés, porteurs de tout ce que nous leur avions lancé. Nos bombes, nos poisons, nos erreurs.
Toute action entraîne une réaction. Nous voulions les purifier, ils ont appris à répondre.
Oh, nous ne sommes pas le bien et eux le mal, ni même l'inverse. Nous sommes simplement les nuisibles de l'autre.
Archives de la 8e purge.
Acier soudé et terni, réinterprétation du masque de Corvo Attano
Né d’un assemblage de fragments, ce visage reconstruit porte la mémoire d’une chute.
Ses lignes brisées dessinent une logique intérieure, un ordre né du chaos.
Chaque plan semble issu d’une cicatrice ; chaque arête, d’un silence.
Ici, la géométrie n’est plus un langage de maîtrise mais une tentative de rédemption.
L’acier, fissuré, devient chair froide. La lumière s’y heurte, se diffracte, s’épuise.
Derrière l’architecture du masque se cache une conscience fragmentée, un esprit contraint à se reconstruire pour exister encore.
Ce n’est pas un symbole de pouvoir, mais une cartographie de la perte : une topographie de l’ombre façonnée par la nécessité de survivre à soi-même.